Bonjour à tous.
Vous trouverez ci-après le récit de ma course de Dimanche. Attention, spoiler alert, c’est long.
Alors je vous fais une version courte : ce fût la plus belle course en montagne que j’ ai pû faire. Mais elle se mérite !
Version longue :
Dimanche 17 Août, 05h30 – Avenue de la vallée d’Or, Valloire, Savoie. Me voilà, au plein milieu de notre quinzaine de vacances, dans un sas de départ… Celui du trail du Galibier. Une course de 53km et 3300 m de D+, qui s’ annonce alpine, technique. Des attraits pour moi, sevré de haute montagne depuis l été dernier. Un claping pour se mettre dans l ambiance et les 277 partants sont lâchés pour un tour de la station, encore endormie. J’ai fait attention à me placer correctement dans le peloton car nous attaquons directement une monotrace qui prend 200 m de D+ sur à peine plus d’un kilomètre. Nous atteignons la jolie petite chapelle sainte Madeleine, bien ambiancée par des supporters qui nous encouragent avec une bande son de commentateurs sportifs aux meilleurs moments du virage Pinot. Cela nous fait bien marrer. On poursuit notre grimpette avant de redescendre au premier ravito des Arolles (7ème km, 570 m D+, 140ème).
Bon, bilan de cette première grosse heure de course, c’est pas ouf. Les sensations ne sont pas là. Je n’ ai pas assez mangé avant le départ et la tête me tourne. Alors, action réaction, j’avale déjà gels et barres. Mais pas facile de “m’empiffrer” avec 600 m de D+ en 4km. Je m’essouffle et ralentis donc. Il est temps d’éteindre les frontales et d’admirer le soleil effleurer et avancer sur la crête opposée de la vallée. Il semble comme vouloir faire la course avec nous. Cet instant est magique. Première belle émotion pour moi, d’autant qu il semble vouloir nous éclairer, dans ses premiers rayons transperçant les cimes, le chemin vers le terrain de jeu de la journée qui se dévoile peu à peu. Je prends une photo mais cela ne capturera jamais ce que l’ on ressent dans ces moments là.
Nous redescendons par un single joueur vers le deuxième ravito (16ème km). J’en profite, tout en restant coulé, pour reprendre la dizaine de places perdues à la montée. Nous repassons de l’autre côté de la vallée en traversant le lit de la rivière scindant en deux ce paysage.
Désormais à l’ombre des magnifiques pointes d’Orient, nous attaquons un “gros morceau “, qui nous mènera vers les hautes altitudes. 900 m de D+ en 5km, ça calme tout le monde. Il fait frais. Je remonte le tour de cou, j’ ai les mains gelées. Je calcule rapidement le temps que je vais mettre en m’appuyant sur ma vitesse ascensionnelle. Et puis je me dis aussi que 900 de D+, c’est plus au moins 3 Antoinettes ^^. Les rythmes de chacun différent peu. C’est une course de lenteur, dont le sommet nous délivre tous, irradié par le soleil. Nous sommes au plan d’Orient – km 20.5, 2600 m d’altitude, 139ème. Le panorama est simplement époustouflant, contrasté par les ombres et les lumières du matin, la récompense de l’effort est bien là. Et mon calcul était bon !
Je reprends mon alimentation et descends vers le refuge des Rochilles, porte d’entrée du “plateau” des 3 lacs. Je suis brouillon sur le ravitaillement et ne prends pas assez de salé, alors que le prochain ravito solide n’arrivera pas avant 3h30.
Le contournement des deux premiers lacs est roulant (lac du grand Ban, lac Rond), puis un pierrier technique, avant de reprendre le chemin très fréquenté vers le col des Cerces (2574 m d’altitude) et son lac vert en contrebas, niché au creux des sommets s’élevant à 3100 mètres. Nous croisons beaucoup de randonneurs, certains lèvent le camp et s’attèlent à replier leur tentes. Toutes ces interactions font vite passer le temps. Je me sens pas trop mal. Je suis surtout porté par la beauté de ce que je vois, de ce que je vis, de ce qui m’entoure. Les jambes n’ont qu’à faire ce qu ‘elles savent faire. Je suis le nez à la fenêtre d’un petit 4×4 au moteur anemié et aux suspensions fatiguées, mais qui avance quand même.
L’ascension vers le col de la Ponsonnière se fait à petit rythme (km 29, 2605 mètres, 125eme, 5h20 de course) et donne vue sur un début en combe, raide et technique visiblement. J’aperçois nombre de coureurs galèrer dans ce raidard. Je ne m’attarde que trop peu au col pour éviter de devoir redoubler trop de compagnons de route. Je gère mes cuisses (ou plutôt la cuisson de celles-ci) et espère pouvoir dérouler un peu dans le contrebas verdoyant qui s’offre à nous jusqu’au prochain ravito liquide du 33ème km. Or c’est tout bonnement impossible. La trace, sauvage, meme “plate”, est trop technique pour espérer mieux que de marcher avec un pas très asymétrique. Nous avons l’air de tituber. On se cogne les pieds et les tibias dans les roches qui referment le semblant de trace. Je commence aussi à ne plus pouvoir avaler grand chose. Un peu comme d’habitude au bout de 6 heures de course mais je sens une faiblesse en plus. L’altitude et surtout le fait d’y rester commence à me mettre dans le mal. Je parviens au ravito, je suis là aussi brouillon, irréfléchi dans ce que je prends, dans l’organisation de mon sac.
Devant nous, 6km de grimpette dont 2 en pur hors sentier et encore 700 m de D+. L’entame hors de sentier dans une végétation basse, pleine de trous, nous épuise encore plus. C’est bien balisé mais je peste dès que je me rends compte m’éloigner de la ligne la plus directe. Dans les plus forts pourcentages, je ne sais pas comment il est possible d’aller moins vite. Je me sens mal et vomis, non loin de pointeurs bénévoles. Ils me questionnent sur mon état, si j’ai des vertiges etc. Je suis parcouru de frissons mais ça va aller. Jeanne et les enfants sont censés être un peu plus haut. Je repars quasi immédiatement, c’est fini si je commence à faire des pauses. Jeanne me prévient qu’ils m’attendront finalement au col du Galibier. Petit coup sur la tête. A cet instant, je ne vois pas comment y parvenir. Je transforme ça en motivation et je m’accroche. Ça va y aller, pas après pas, dans ces pentes à près de 45% par endroit. Nous évoluons désormais dans la caillasse, dans le brun, le gris, le dur, le qui roule sous les pieds, le monde du minéral nous entoure.
Je vois cette route du Galibier, ponctuée de cyclistes amateurs en quête de dépassement de soi et me remémore de vieux souvenirs. J’avais 13 ans, je montais ce même col avec mon père, avec nos VTT de l’époque. Mon MBK Mister Bomb 2 jaune ou mon premier Sunn acier chrome… je ne trouverai pas la réponse.
Ça y est, j’y suis ! Nous surplombons en crête le col du Galibier à 2691 mètres d’altitude. Je lâche un cri éxutoire, énervé contre moi-même mais j’y suis. Je ne maîtrise pas ma course aujourd’hui. Ça ne peut pas toujours être le cas. Je relève la tête et prends quelques instants pour admirer ce qui me fait face. Les glaciers de l’Homme et du Lautaret, tapissant de blanc le pied de cette chaîne de sommets, évoluant entre 3500 et 4000 m. Cette course est décidément bien la plus belle de toutes celles que j’ai pu faire. Et ce sport n’est pas un sport à la con comme on peut parfois le grogner (moi le premier), c’est le sport le plus stylé de l’univers.
Je redescends vers le col du Galibier où se situe le ravitaillement et entends déjà les encouragements des enfants. Je pointe, toujours 125eme, 7h44 sont passées depuis le départ. Je m’asseois sur un banc pour la première fois. Jeanne me voit fatigué et agité mentalement. Elle me conseille avec douceur de me recentrer, de ne pas perdre mon énergie dans cet énervement égocentré. Elle a raison. Cela me fait du bien de les voir et me calme. Je remange un peu et repars pour 16 km de descente et 1300 de D-.
J’ aperçois aussi de nouveau les supporters de ce matin. Ils diffusent désormais à fond le son légendaire de Marc Madiot encourageant Thibaut Pinot sur une victoire d’étape : “Allez mon grand, allez mon grand, t es grand aujourd’hui, tu vas le faire !! Oui, Oui !!”. Cela me met les frissons et je plaisante avec eux en leur criant :”la bascuuule !”.
Ces deux premiers km de descente sont techniques et ne pardonneraient pas trop l’erreur. Des bénévoles pointent d’ailleurs nos dossards tous les 500 m dans ces sentiers à la blancheur calcaire. Orga très sérieuse là-dessus. Je fais le deuil d’une dernière descente à fond comme j’aime tant faire. La chaleur remonte en flèche mais ce nouveau vallon, sauvage, est irrigué de nombreux cours d’eau. Je me mouille la casquette, les cuisses et m’oblige à tenir l’allure de la concurrente qui me précède. L’objectif de moins de 10h est encore tenable, à condition de n’a pas lâcher. Je retrouve de nouveau Jeanne et les enfants qui courent avec moi quelques hectomètres avant le dernier ravitaillement de l’altiport au km47 (123ème). Un coca, de la pastèque et je repars. 30 degrés désormais, le double de là haut. Je retrouve une dernière fois mes supporters préférés le long de la route. Cette fois, ils diffusent les envolées lyriques de Julien Fébreau, commentant, hurlant à Pierre Gasly “Accelère, accelère !!” dans la dernière ligne droite du grand prix de F1 de Monza qu’il remportera de justesse. Je traverse leur haie d’honneur avec joie et essaie de leur rendre leur enthousiasme.
Je m’interdis de marcher et me répète en boucle de ne pas lâcher. Enfin, je passe devant la petite chapelle qui surplombait le logement où nous allions au ski avec mes parents quand j’étais ado. Je traverse la piste de ski, décidément plus facile à aborder… en ski. J’écoute mais je n’entends pas encore la sono de l’arrivée. Un dernier bois, un virage et ouf. L’arche, le speaker, les enfants, la ligne d’arrivée.
C’est fait, enfin. 53 km et 3400 D+ à la montre. 9h49, 120ème. Contrat rempli, je retrouve un semblant d’esprit sous les brumisateurs avant de retrouver Jeanne. Ce fût une mini aventure, condensée sur une journée. Épique, belle, alpine, émouvante, énervante, enivrante. Et pourtant, je ne prendrais même pas de bière d’après course, c’est dire si je suis KO. Mais ça vallait le coup, vraiment, ça vallait le coup.
xoxo.
Romain Chantrel.